ILLUSTRATRICE INDÉPENDANTE
ADRIENNE BARMAN.
GRANDSON / SUISSE
Artiste indépendante, elle porte depuis son plus jeune âge une passion profonde pour l'illustration, qui a évolué en une véritable vocation au fil des années. À travers un travail assidu et une exploration artistique constante, elle a construit et raffiné un univers profondément personnel et original. Pour ses projets personnels, elle se plonge souvent dans le monde animal, un thème qui lui tient particulièrement à cœur. À travers ses dessins, elle essaie de mettre les animaux au premier plan et de leur redonner leur importance dans ce monde à sa manière.
Comment as-tu atterri dans le design/art ? Parle-moi brièvement de ton parcours.
Je suis illustratrice, graphiste et autrice, et je jongle entre ces trois disciplines. Mon activité en graphisme a diminué au fil des années.
J'ai grandi au Tessin, où je suis née, et j'ai suivi ma formation en graphisme au CSIA (centre scolaire pour les industries d’art). Pendant mes études, c'était encore l'époque où nous faisions tout à la main, avant l'arrivée des ordinateurs, sous l'enseignement de professeurs de l'ancienne génération. Cette formation manuelle a été précieuse pour moi, car elle a renforcé mon intérêt pour le dessin.
Par la suite, j'ai déménagé à Genève et travaillé pendant cinq ans avec un collectif de graphistes SO2design. C'est là que j'ai commencé à développer mon travail d'illustration. À l'origine, je me voyais exclusivement comme graphiste, mais j'ai eu l'occasion de réaliser quelques illustrations pour des mandats spécifiques, ce qui m'a ouverte à ce domaine. En parallèle, je travaillais comme polygraphe pour un journal indépendant intitulé "Le Courrier", où je montais les pages et réalisais des illustrations hebdomadaires, notamment des recettes de cuisine. Ces expériences parallèles ont nourri mon parcours en illustration. Après plusieurs années, j'ai décidé de devenir totalement indépendante. J'ai quitté le collectif et le journal, et depuis 2007, je travaille en freelance. Je continue à honorer divers mandats et ai également développé une activité dans l'édition.
Est-ce toujours quelque chose que tu as voulu faire ?
Je suis arrivée dans ce domaine un peu par hasard. Bien que j'aimais dessiner quand j'étais petite, c'était mon refuge, mon endroit de bien-être. Chacun a son propre mode d'expression, que ce soit le sport, la musique ou autre chose. Pour moi, c'était le dessin. La vie m'a menée ici, et j'en suis très heureuse.
Quelles étaient tes principales inspirations artistiques quand tu étais enfant ?
Quand j'étais petite, nous n'avions pas de télé, donc ce n'étaient pas les dessins animés qui m'inspiraient. Nous avions le journal de Topolino (un hebdomadaire italien similaire au «Journal de Mickey»), ainsi que des BD telles que Lucky Luke, Astérix et Tintin, mais ce n'était pas ce qui me passionnait le plus. Ce que j'adorais par-dessus tout, c'étaient les livres de Roald Dahl et les illustrations de Quentin Blake. J'aimais leur côté loufoque et déjanté, loin des fins heureuses et des histoires de princesses. J'appréciais les récits qui sortaient de l’ordinaire et me plongeais également dans les livres illustrés, avec leurs grandes images, qui faisaient voyager mon imagination.
Comment se passe ta routine matinale ? Ta journée type.
En tant qu'indépendante, j'ai des routines, surtout en ce qui me concerne, au début de la journée. Avec le temps, j'ai appris à structurer mes journées de manière plus efficace. Dès que je me lève, je commence par préparer une tasse de thé, souvent un thé japonais, puis je m'installe devant mon ordinateur. J'ai aussi besoin de m'étirer et de faire un peu d'exercice, car ce métier sédentaire commence à peser avec le temps. Par la suite, en fonction des rendez-vous et des projets en cours, aucune journée ne ressemble à la précédente. C'est à la fois excitant et contraignant, car cela me pousse souvent à travailler le soir et le week-end. C'est un métier passionnant, donc je ne m'en plains pas, et la routine du matin laisse souvent place à la surprise.
Quel est ton setup actuel ?
J'ai toujours préféré travailler sur Mac, sauf lorsque je travaillais au journal, où je devais utiliser un PC. Je crée principalement à la main, avec de l'encre de Chine et un stylo noir, avant de scanner et traiter les images sur Photoshop à l'aide d'une tablette Wacom. Travailler à la main a son charme : le bruit du papier, la possibilité de se salir, et le mouvement de la main qui est un peu différent. Lors des expositions, je me permets de me lâcher complètement, utilisant souvent des crayons de couleur que je mélange dans tous les sens.
Cela fait deux ou trois ans que j'ai découvert l'iPad et Procreate, que je trouve pratiques et rapides, surtout pour les croquis. Pour ma dernière BD (URSA), j'ai tout réalisé sur ce support. Le thème étant assez complexe à représenter en images, l'iPad m'a permis de faire les ajustements plus facilement.
J'aime alterner entre les techniques traditionnelles et numériques, ainsi que jongler entre différents supports, ce qui me permet d'éviter la routine. N’étant pas experte en technologie, j'utilise des outils simples, par manque de temps pour tout explorer. Je travaille rarement avec du vectoriel, sauf pour les très grands formats.
Quelles sont tes inspirations qui t'aident dans ton travail de tous les jours ?
Il m'est difficile de citer des noms précis, car mes inspirations varient énormément. Aujourd'hui, avec les réseaux sociaux comme Instagram, je découvre constamment de nouvelles sources d'inspiration en faisant défiler les images. Ce n'est pas tant les noms qui comptent, mais plutôt les images qui provoquent en moi une réflexion. Quand je vois quelque chose qui sort de l'ordinaire ou d'une manière à laquelle je n'aurais jamais pensé, ça me bouscule et me pousse à réévaluer mon propre travail et à m'inspirer autrement. Les expositions peuvent également être une grande source d'inspiration, de même que les promenades ou la musique. La musique, en particulier, m'aide à méditer et à m'évader, ce qui nourrit aussi mon inspiration. J'ai besoin de temps pour laisser ces idées mûrir dans ma tête. Bien sûr, je n'ai pas toujours ce luxe avec les délais des commandes, mais pour mes projets personnels, ce processus est essentiel. Parfois, tout s'emboîte d'un coup, et je sais que je tiens quelque chose de solide. Le résultat final sur papier peut être différent de ce que j'avais imaginé, mais c'est tout le charme du processus créatif.
Je puise aussi beaucoup d'inspiration dans les livres, notamment les livres d’artistes et les albums d’images. Ils sont indispensables, surtout en cas de panne créative.
Il y a de nombreux artistes qui m'inspirent, chacun avec des styles différents. Par exemple, si nous devions tous dessiner un loup, nous aurions probablement 27 000 interprétations différentes. C'est cette diversité qui est fascinante et enrichissante.
Quels sont les sujets que tu aimes le plus explorer dans ton travail ?
Je ne choisis pas toujours mes projets, car ce sont souvent les autres qui viennent me chercher, principalement dans le milieu culturel ou associatif. Travailler pour des institutions comme le Musée d’art et d’histoire (MAH) est fantastique. Cela fait plus de 10 ans que je collabore avec eux et, à chaque fois, je découvre de nouvelles œuvres grâce aux médiatrices. L'année dernière, par exemple, j'ai participé à un atelier et découvert un ours caché dans un tableau que je n'avais jamais remarqué auparavant. Ces découvertes sont enrichissantes, offrant toujours de belles choses à dessiner et à réinterpréter.
Sinon, la nature et les animaux me passionnent vraiment. Entre dessiner un humain ou un animal, le choix est vite fait. J’ai l’impression d’avoir plus de liberté avec les animaux. J'adore leur donner une touche humoristique et des proportions inhabituelles, comme ces manchots excités que j'ai illustrés récemment dans le cadre de l'événement Carouge Dessine 2. Je cherche à susciter une réaction, à faire sourire. C'est ce côté un peu loufoque et inattendu que j'aime capturer dans mes dessins. Tout commence par une satisfaction personnelle, dessiner pour moi-même avant tout.
As-tu un projet de rêve ? Un(e) artiste, une marque avec qui tu souhaiterais collaborer ?
J'ai réfléchi à ce sujet et, plutôt qu'une marque, je pense plus à des associations de défense des animaux, car cela revêt une importance particulière pour moi. Ce serait ma façon de contribuer à défendre leurs intérêts à travers mon métier.
J'aime aussi l'idée de transposer mes dessins sur différentes matières, comme le tissu. Mais mon véritable rêve serait de pouvoir écrire et illustrer ma propre histoire. Actuellement, j'illustre les histoires des autres, mais j'aimerais beaucoup exprimer mes propres idées. C'est quelque chose qui mûrit encore dans mon esprit, et je me sens un peu limitée par le fait de ne pas écrire moi-même. C'est un projet qui me tiendrait à cœur et que j'aimerais réaliser un jour.
De quel projet es-tu le plus fier ? Et pourquoi ?
Je suis vraiment heureuse de mon livre, «Drôle d’encyclopédie animale» aux éditions la Joie de Lire. J'ai passé cinq ans à le conceptualiser dans ma tête et trois ans à le réaliser sur papier. Il a été traduit en de nombreuses langues, ce qui me rend très fier. C'était un projet dont j'étais l'unique autrice, même si j'ai bénéficié de la collaboration de la maison d'édition, de spécialistes du sujet, et de l'aide précieuse de quelques amies pour finaliser les couleurs de certaines planches en raison des délais. Je suis particulièrement satisfaite, car ce projet a longuement mûri dans mon esprit avant de prendre forme. Tout s'est parfaitement aligné, et je le trouve très abouti.
Mon deuxième projet est une bande dessinée intitulée "URSA" aux éditions Sarbacane de l’auteur Manu Causse. Ce projet a été réalisée entièrement sur iPad et contrairement à mes autres travaux, c'est un livre en noir et blanc pour adultes, abordant des thèmes difficiles. Mon style de dessin ne me semblait pas convenir à cette histoire au départ, mais j'ai persévéré et suis très satisfaite du résultat final. Ces deux projets représentent des étapes importantes dans ma carrière.
Un remède contre la feuille blanche ou le blocage créatif ?
Pour certains projets ou mandats, j'ai déjà une idée précise de ce que je vais dessiner. En revanche, pour d’autres, le processus prend plus de temps. Cela vaut également pour mes projets personnels. Dans un monde idéal, je souhaiterais ne jamais faire face à la feuille blanche, car elle représente une grande source de frustration. C'est un inconfort mental et physique. Cependant, je crois que ces moments de doute sont inévitables pour les créatifs. Si nous étions constamment inspirés et en pleine forme, il manquerait quelque chose dans notre processus créatif.
Autrefois, quand je rencontrais ces blocages, je persévérais de manière intensive, mais cela n'apportait pas toujours les résultats escomptés. Aujourd'hui, j'ai appris à lâcher prise lorsque cela se produit. Je mets de côté le problème et me détourne pour faire autre chose, comme une balade ou un autre travail. Cela me permet de revenir avec une nouvelle perspective. En me concentrant trop sur la feuille blanche, je reste bloquée au même point, ce qui n'est pas constructif. Pour moi, la solution est véritablement le lâcher-prise, et cela nécessite du temps. Parfois, quelques heures suffisent, mais il est souvent utile de prendre deux jours ou plus pour prendre du recul, puis revenir avec de nouvelles idées.
Je cherche à susciter une réaction, à faire sourire. C'est ce côté un peu loufoque et inattendu que j'aime capturer dans mes dessins.
Adrienne Barman
Quels conseils donnerais-tu à quelqu'un qui souhaite devenir illustrateur/trice ?
Pour commencer, il est essentiel de dessiner constamment. Plus on pratique, plus on progresse. Avec mes 25 ans de recul, je constate à quel point mon style a évolué. Il est donc crucial de travailler régulièrement pour développer un style unique et personnel. Il faut se plonger entièrement dans le dessin pour faire avancer son univers artistique.
Ensuite, il est important de se faire connaître. Le travail de dessinateur peut être assez isolé, souvent dans notre propre espace. À Genève, par exemple, j'ai participé à de nombreux événements et vernissages pour me créer un réseau. Bien que les méthodes aient peut-être évolué avec les réseaux sociaux aujourd'hui, la nécessité de construire un carnet d'adresses reste la même. Cela peut prendre du temps, mais c'est essentiel pour se faire un nom dans le domaine.
De plus, il est crucial de ne pas suivre les modes. Lors de ma formation, j'avais parfois l'impression que tous les diplômés d'une même école se ressemblaient stylistiquement. Chaque dessinateur a un style unique qu’il faut nourrir et cultiver, car cela reflète notre véritable personnalité. Si l’on suit les tendances, on risque de se retrouver à la traîne lorsque ces modes changent et de ne pas vraiment faire ressortir son vrai univers.
Où peut-on te suivre et consulter tes travaux ?
Pour ma présence en ligne, j'utilise principalement Instagram et mon site web. Facebook est également en ligne, mais je l'utilise moins fréquemment, car il semble un peu dépassé ces derniers temps.
Fondue ou Raclette ?
Entre la fondue et la raclette, si je dois faire un choix, je privilégie la fondue. J'apprécie particulièrement l'idée de tremper le pain dans le fromage, avec ce petit goût ajouté par le kirsch. Cela dit, mon corps n'est pas vraiment en accord avec ces plats, donc je dois faire attention. En tant que Valaisanne d’origine, je préfère plutôt un verre de vin blanc. Santé!
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